Charles-Alexandre LESUEUR

1/01/1778 Le Havre – 12/12/1846 Sainte-Adresse

Élève du Collège rue Beauverger

Naturaliste

Artiste

Explorateur


Portrait en 1818 par Charles Willson PEALE (source : Wikipedia)

Charles-Alexandre Lesueur naît au Havre. Son père, prénommé Jean-Baptiste Denis, travaille à l’Amirauté (où il sera greffier), sa mère, née Charlotte, Geneviève THIEULLENT, qui décédera alors qu’il n’a que seize ans, est la fille d’un capitaine de navire. Il grandit dans un cadre bourgeois, est élève au Collège du Havre, tout comme ses deux frères, et montre des dispositions pour le dessin et les sciences naturelles, même si ses connaissances dans ces domaines semblent avant tout autodidactes. De 1797 à 1799, il sera sous-officier dans la garde nationale du Havre (une milice de citoyens formée dans chaque commune à l’époque de la Révolution française). En 1798, à l’âge de 20 ans, il s’engage dans la Marine pour éviter la conscription militaire, mais est rapidement réformé en raison d’une hernie ombilicale.

Le premier consul Napoléon BONAPARTE approuve à cette époque un projet original que lui a présenté le capitaine Nicolas BAUDIN, organisé par le Muséum d’histoire naturelle de Paris : cartographier les côtes de la Nouvelle-Hollande, ainsi qu’on nommait alors l’Australie, quasiment « terra incognita » et à peu près déserte, mais aussi de la terre de Diemen (l’actuelle Tasmanie). Seule une partie de la Nouvelle-Galles-du-Sud, qui couvre également alors la partie septentrionale de l’île du nord de la Nouvelle-Zélande, est contrôlée par l’Angleterre, basée à Port-Jackson (aujourd’hui Sydney). Expédition scientifique donc, mais, dans un contexte de guerre franco- anglaise depuis 1794, « on a du mal à imaginer qu’un fin stratège comme Bonaparte puisse manquer l’occasion d’envoyer, sous couvert de cette expédition naturaliste, des « observateurs » dûment chargés de localiser et de décrire les forces et faiblesses des comptoirs anglais. Vont-ils alors étudier les conditions d’une implantation navale française en Tasmanie, capable de couper durablement et efficacement les routes maritimes de l’Empire britannique ? C’est ce que laisse entrevoir la correspondance de Nicolas Baudin avec les autorités de l’île de France, l’actuelle île Maurice » (Ritsert RINSMA).

Toujours est-il que Charles-Alexandre Lesueur embarque sur un des deux vaisseaux de l’expédition, la corvette « Le Géographe ». Voyager et dessiner, il ne veut rien d’autre en effet. Toutefois, les membres de la partie artistique et naturaliste (une quarantaine de savants, dont trois dessinateursofficiels) sont déjà recrutés et il n’obtient qu’une place d’aide-canonnier, tout comme d’ailleurs Nicolas-Martin PETIT, un jeune Parisien du même âge que lui, élève du peintre Jacques-Louis DAVID. Le 18 octobre 1800, le navire quitte Le Havre, de mème que « Le Naturaliste », l’autre bateau de l’expédition. Mais le capitaine Baudin connaît les talents de dessinateur de Lesueur comme ceux de Petit, les invite à sa table et leur fait illustrer le livre de bord. Après une escale de 11 jours à Tenerife, les navires atteignent l’île de France (notre île Maurice donc) en mars 1801. Cette relâche de 36 jours se passe mal, Nicolas Baudin ayant les plus grandes difficultés à obtenir du ravitaillement auprès des autorités de l’île. De plus, onze savants, dont les trois dessinateurs, décident de quitter l’expédition. Charles-Alexandre Lesueur et Nicolas-Martin Petit se trouvent alors propulsés dans les rangs des scientifiques, le premier spécialisé dans l’hydrographie, la cartographie et la zoologie, le second dans les dessins de zoologie et d’anthropologie, chargé de faire le portrait des aborigènes (les « naturels »). Tous deux participent également à l’établissement des profils des côtes australiennes, à partir de mai 1801, qui vont révéler que l’île est un continent d’un seul tenant. Excellent chasseur, Lesueur remplit la fonction d’assistant auprès de René MAUGÉ de CÉLY, chef-zoologiste décédé en 1802, et de François PÉRON, zoologiste et anthropologue, et participe activement à la naturalisation des animaux. Ils collectionnent ensemble plus de 180 000 spécimens zoologiques dont près de 2 500 espèces jusqu'alors inconnues, notamment des marsupiaux. Le nom de Charles-Alexandre est donné au Cap Lesueur, au Mont Lesueur (il le sera plus tard au parc national du même nom) et à l'île Lesueur, en Australie occidentale. Il rapportera également de nombreuses observations sur la faune et la flore de l'île Maurice. « Le Naturaliste » est de retour au Havre en juin 1803, « Le Géographe » à Lorient le 21 mars 1804, trois ans et demi après son départ de France. Nombre des marins sont décédés en route, notamment du scorbut. Nicolas Baudin est mort, quant à lui, le 16 septembre 1803 à l’île de France, d’une tuberculose. Nicolas-Martin Petit, revenu très affaibli, décédera quant à lui, en octobre 1804.

Lesueur fait partie des savants et assistants qui reviennent suffisamment en forme pour s’occuper de la publication officielle des résultats de l’expédition. Il prend en charge les dessins, utilisant, en les retravaillant, ceux qu’il a réalisés sur place ainsi qu’un certain nombre de croquis de Petit. Il aime travailler sur du « velin » (peau très fine de veau mort-né, lisse et homogène), ce qui lui permet d’obtenir des rendus très précis sublimés par de l’aquarelle (ces œuvres sont alors exposées à la Malmaison et au jardin des Plantes de Paris). La rédaction de ce compte-rendu de l’expédition est confiée à François Péron, devenu son ami et avec qui il vit à Paris, dans une « Maison des artistes ». Ils remettent en main propre à Bonaparte devenu empereur le premier exemplaire de « La relation du voyage de découvertes aux terres australes », publié à partir de 1807. François Péron étant frappé par la tuberculose, Charles-Alexandre Lesueur va l’accompagner à Nice (Alpes- Maritimes), où tous deux vont pouvoir étudier la population, la flore et la faune méditerranéennes, puis dans sa commune de naissance, Cérilly (Allier), où il va mourir fin 1810, après lui avoir légué tous les manuscrits qu’il s’apprêtait à publier.

kangourou par Charles-Alexandre Lesueur.
homme de Nouvelle-Hollande par Nicolas-Martin Petit
Chrysaora Lesueur, par Charles-Alexandre Lesueur

Les cartes seront quant à elles publiées dans un second tome, rédigé par Louis DESAULSES DE FREYCINET (déjà auteur de ce qui devait être le tome III consacré à l’hydrographie), en 1816 et constitueront la première cartographie complète de l’Australie. D’ailleurs beaucoup de lieux en Australie et en Tasmanie portent les noms des savants de cette expédition, en hommage aux nombreux disparus et aux travaux réalisés.

Charles-Alexandre Lesueur est très touché par la mort de son ami, et notamment très affecté par le fait qu’on n’ait pas réellement utilisé les manuscrits de François Péron pour la rédaction du tome II. Les années suivantes, gravitant entre Paris et le Havre, il cherche à obtenir un poste officiel au Muséum. Il cherche à se faire payer ses dessins. Il se voit également refuser une subvention pour la publication d’un atlas, et se serait vu privé de sa pension par la chute de l’Empire en 1815 (ce point est discuté ; d’après Hamy, il aurait soutenu Louis XVIII pendant les Cent-Jours, et ce soutien aux royalistes lui aurait valu de leur part une pension à vie).

En 1815, un géologue américain, William MACLURE, vient en France pour se tenir au courant des récents progrès scientifiques. Riche homme d’affaire, c’est un philanthrope qui consacre une partie de sa fortune à la science. Il propose à Charles-Alexandre Lesueur, qui l’a déjà rencontré en 1804, de l’accompagner en Amérique du Nord pour inventorier les espèces animales locales. Sans hésiter, celui-ci se lance et signe un contrat de deux ans. ll devient correspondant du Muséum d’histoire naturelle de Paris et reprend son travail de voyageur naturaliste. Tous deux partent en novembre 1815, et arrivent aux États-Unis en mai 1816, après s’être arrêtés en Grande-Bretagne et dans les Petites-Antilles. Cette aventure, qui devait durer deux ans, en durera en fait vingt-deux. Avec Maclure, Lesueur va explorer les états de la côte nord-est : New York, New Jersey, Pennsylvanie, Maryland, Rhode Island, Massachusetts et Connecticut. Lesueur est si bien reçu à Philadelphie (Pennsylvanie), qu’il décide de s’y installer. Sa réputation lui ouvre bientôt les portes de la Société américaine de philosophie et il est élu, en 1818, membre de l’Académie des sciences naturelles de Philadelphie. À cette époque, il se lie d’amitié avec le grand peintre et ornithologue américain Jean- Jacques AUDUBON. Maclure et Lesueur continuent à explorer l’Amérique du nord, de la vallée du Saint-Laurent aux Grands lacs (d’où ils ramènent de très nombreuses espèces de poissons), le bassin du Mississippi... Les découvertes et illustrations sont envoyées au Muséum, à Paris, qui lui verse une pension. Il publie de nombreux articles scientifiques, collabore avec les plus éminents savants américains, illustre plusieurs ouvrages de référence. Lesueur aide également les géologues à identifier des éléments minéralogiques en se servant de la nomenclature de CUVIER.

Lesueur va résider neuf ans à Philadelphie. Il y dispense des cours de dessin dans au moins sept écoles, vend des gravures, des pierres, des roches dans une petite boutique, travaille également dans une mercerie. Mais il s’ennuie car il n’a plus de temps pour l’exploration. Aussi, lorsque, en novembre 1825, Willam Maclure lui propose de l’accompagner en Indiana, il le suit à New Harmony pour un projet « utopiste ». La « New Harmony community of equality », créée par le britannique Robert OWEN en 1825, a besoin d’enseignants et passe un partenariat avecl’« Academy of natural sciences of Philadelphia », tandis que William Maclure finance des écoles. Ceci permet à Lesueur, qui a officiellement pour tâche de constituer une collection d’histoire naturelle pour l’éducation des enfants, de se rapprocher du golfe du Mexique et d’explorer la frontière américaine de l’époque, où coulent les rivières Wabash et Ohio et le fleuve Mississippi (la Wabash est un sous-affluent du Mississippi par l’Ohio). Il continue à publier, tant en France qu’aux États-Unis, notamment à destination des écoliers qu’il forme. Maclure fait même venir l’imprimeur Cornelius TIEBOUT à New Harmony, pour faciliter la réalisation des illustrations.

Mais Owen et Maclure sont maintenant en désaccord sur l’organisation de la commune et le financement des écoles, et ils mettent fin à leur projet en mai 1827. De nombreuses familles quittent le village, de nombreux enseignants sont renvoyés, ne conservant que Charles-Alexandre Lesueur, le naturaliste Thomas SAY et la directrice Marie DUCLOS-FRETAGEOT (née en France), soutenus par quelques assistants. Lesueur continue à explorer l’Indiana, l’Illinois, le Missouri, le Tennessee, souvent en compagnie de Gerard TROOST, cofondateur et premier président de l’« Academy of natural sciences of Philadelphia ». Ensemble, ils entreprennent des missions géologiques, réalisent des cartes minéralogiques détaillées, forment dans les années 1830 une « armée » d’arpenteurs et de géologues rapidement recrutés par les autorités locales. Au total, de la frontière canadienne à la Nouvelle-Orléans, Lesueur traversera tous les états du Grand-Est, longeant les grands fleuves et recensant méticuleusement toutes les espèces rencontrées avec une attirance particulière pour les tortues et les poissons.

Pylodictis olivaris
Tortue Terrapene Carolina

En 1837, Charles-Alexandre Lesueur revient en France et s’installe à Sainte-Adresse. Mais le pays a bien changé. Les troubles politiques à répétition l’ont affaibli et il tente de rattraper son retard industriel face à ses rivaux anglo-saxons. Témoin de cette époque agitée, sa commune du Havre s’est profondément transformée. Il s’efforce de faire connaître ses impressions d’Amérique dans un pittoresque ouvrage richement illustré, dont la plupart des planches se retrouveront plus tard au Muséum d’histoire naturelle du Havre, mais ne seront publiées qu’en 1904 lorsque l’historien et ethnologue Ernest-Théodore HAMY les présentera en partie dans l’annexe de « Les Voyages du naturaliste Ch.-Alex. Lesueur dans l’Amérique du Nord ». Lesueur est toujours aussi actif, réside principalement à Paris mais éprouve régulièrement le besoin de se rapprocher des siens et de la Normandie. Il reprend les études sur la géologie et la paléontologie de la région havraise qu’il avait initiées avant 1815 et offre au grand public, en 1842, une coupe sagittale de la falaise au nord du Havre, représentant la stratigraphie et la paléontologie du cap de la Hève.

Lesueur va léguer dès 1838 une partie de ses collections à la Ville du Havre, principalement des échantillons géologiques, pour la création du futur Muséum d’histoire naturelle, dont il sera en 1845 le premier conservateur, alors en voie d’installation dans le tout nouveau Musée-bibliothèque, tout au sud de la rue de Paris. Il devait inaugurer son muséum mais, trois semaines avant cette cérémonie, il meurt à l’âge de 68 ans, à Sainte-Adresse où il est inhumé. Il avait été sévèrement mordu à une jambe, pendant l’expédition de Baudin, par un serpent venimeux. Il devait porter fréquemment une jambière en étain, la plaie ne s’étant jamais refermée apparemment. C’est une infection de cette plaie qui l’aurait emporté, « qui lui remonta dans l’estomac »...

Décorations :

  • Ordre national de la Légion d’honneur, au grade de chevalier (1845)

Une rue du Havre, dans le quartier Danton, porte depuis 1857 le nom de Lesueur.

Charles-Alexandre Lesueur est le héros d’une bande dessinée, signée Yves BOISTELLE, Hervé CHABANNES et Ritsert RINSMA, intitulée « Alex l’explorateur » et dont le premier tome, « La malédiction du serpent », a été publié en 2007 aux Éditions du Hâvre de Grâce. Il est aussi au centre du film documentaire « Les immortels de Tasmanie » (2021), réalisé par Pierre-Marie HUBERT et consacré à l'expédition Baudin.

Le Muséum d’histoire naturelle du Havre, installé depuis 1881 dans l’ancien palais de Justice, place du Vieux-Marché, conserve toujours aujourd’hui une grande partie des collections Lesueur.


Écrit par : Jean-Michel Cousin

Le 19/02/2026